L'exposition de peinture et de sculpture




par René d'Avril et Émile Nicolas
 

        La Société des Arts voulut bien contribuer à la manifestation d'art dont l'Exposition fut la vulgarisatrice en organisant son Salon annuel de peinture et de sculpture à l'intérieur du palais de l'École des Beaux-Arts. En outre, elle eut l'heureuse initiative de réunir en une sorte de rétrospective les œuvres principales d'artistes lorrains hors concours.
 

        La Lorraine compte parmi les peintres paysagistes des représentants de valeur. En effet, une région aussi variée dans ses aspects ne pouvait qu'engager les artistes à les fixer. Le vieux maître Petitjean se recommande de lui-même par la poésie calme, le charme pénétrant de ses toiles. C'est l'un des premiers peintres qui ait aussi largement pratiqué "le plein air" . Le bleu vibrant du ciel, la teinte éclatante des murs blancs et des routes sont bien caractéristiques de sa manière, et sa manière elle-même correspond parfaitement à l'impression que l'on éprouve l'été sur les chemins crayeux des environs de Neufchâteau.

        C'est un coin de Lorraine plus lumineux que ne le sont d'ordinaires les environs de Nancy : Ceux-ci sont plutôt du domaine de M. Alfred Renaudin. Ils ont une richesse de tons plus discrète, mais aussi, peut-être plus diverse. Aux bleus francs et aux blancs qui aveuglent se mêle très souvent le roux mordoré des feuillages d'automne, le violet qui succède aux longs couchers de soleil. M. Renaudin n'hésite pas quelquefois à délaisser les sites connus pour s'enfoncer plus avant dans la terre lorraine, vers les plus pauvres villages qui ne sont pas les moins pittoresques. Il vit alors de la vie même des champs et laisse son âme s'imprégner de leur recueillement grave.

        M. de Meixmoron de Dombasle représente ici l'impressionnisme, sans d'ailleurs tomber dans les travers de cette école si discutée par quelques-uns ; il est surtout un artiste original, d'une acuité visuelle peu commune, et possédant une palette claire dont il sait saisir les plus harmonieux effets. Il excelle dans le rendu de l'atmosphère et se plait à surprendre des instants rares et très fugitifs de la nature. Un de ceux qu'il affectionne réside dans la couleur tragique donnée à la verdure par un orage en formation.
 

        Dans une note vigoureuse et à l'aide d'une facture plus très large, M. Pierre Waidmann nous confie à contempler les aspects divers des paysages de France. Aussi est-il considéré comme un de nos meilleurs coloristes modernes.

        M. Jean Rémond est aussi un Lorrain connu et apprécié du grand public. Sa manière savoureuse de traiter les sujets, sa façon de les envelopper d'une ambiance presque immatérielle confèrent aux paysages un aspect séduisant de réalité poétique.
 

        L'on peut ranger parmi les paysages les toiles connues de l'excellent animalier Léon Barillot. L'herbe grasse et le ciel moutonné sont, en effet, les compagnons habituels des bœufs placides aux formes robustes et aux mouvements judicieusement exprimés; M. Barillot peint à la fois les uns et les autres, pour trouver, par leurs oppositions, des valeurs justes et neuves.

        Mais les artistes qui retiennent surtout l'attention des visiteurs par leurs qualités solides et leur inspiration plus humaine, sont les portraitistes et les peintres de genre. Voici d'abord Aimé Morot, originaire de Nancy,  Son Samaritain, qui lui valut en 1880 la médaille d'honneur, suffit à lui seul pour nous rappeler que l'artiste appartient à la grande lignée; son dessin est irréprochable; sa facture est celle des vieux maîtres illustres; il connaît la structure et les colorations de cette matière incomparable qui constitue la plastique vivante.

        Puis, c'est Émile Friant. Le merveilleux peintre ! Comme l'on sent que tout ce qu'il fait "restera" !Comme les qualités d'expression de la vie, sous son pinceau - à la fois fin et vigoureux - ne contredisent jamais le souci vraiment athénien et aristocratique de la ligne : cette ligne qui apparente fortement ses études de nu, harmonieuses, aux pures souplesses de la Source d'Ingres !
        L'extrême distinction, la finesse - qui rappelle cet autre Lorrain : Isabey, avec quelque chose de l'atmosphère enveloppante d'un Gainsborough - de ses portraits de femmes, soit à l'huile, soit au crayon, ses très délicates gravures à la ponte sèche, la reproduction par lui-même de ses principaux tableaux en épreuves de luxe, à tirage limité, ajoutent encore des traits marquants et décisifs à une physionomie d'artiste déjà si complète par elle-même.
        A l'Exposition des Beaux-Arts de 1907, les œuvres de Friant constituaient comme une sorte de musée des personnalités lorraines. Ces œuvres, rendues à leurs propriétaires, sont disséminées un peu partout. Aussi, fût-ce avec un bonheur aussi rare que vif que les amateurs d'art purent les contempler réunies. Depuis, elles sont retournées du Salon dans les salons. L'impression d'ensemble est à jamais perdue..., à moins que quelque belle revue d'art n'en fixe le souvenir par une monographie abondamment illustrée.

        Victor Prouvé, lui aussi, se rattache aux grands maîtres. Ne fait-il pas penser à Michel-Ange par la vigueur de ses lignes et à Rubens par les attitudes savantes de ses sujets, la franchise et la vivacité de ses carnations ? Victor Prouvé affectionne et cultive avec la même habileté le pastel, le dessin, l'eau-forte en noir et en couleurs, Cet artiste possède d'ailleurs les aptitudes les plus diverses et les plus étendues. Il est sculpteur émérite et nous avons déjà signalé les œuvres de ce genre réunies au Pavillon de l'École de Nancy; il est enfin décorateur, admirateur passionné des métiers d'art dont il connaît et pratique les techniques différentes. C'est, en un mot, l'artiste complet comme la Renaissance nous en donna le modèle.

        Henri Royer est représenté par de beaux et bons portraits. Il a une manière raffinée, aristocratique de traiter le faste des lourdes étoffes aux soyeuses cassures, la transparence d'une écharpe de gaze, la délicatesse d'un motif de dentelles s'harmonisant à l'expression même d'une physionomie. Depuis quelques années cet artiste a été séduit par le caractère du type breton. Ce sont surtout les femmes et les filles de pêcheurs qui l'ont enthousiasmé. Elles présentent, en effet, dans toute leur saveur, les qualités que ce peintre recherche : des caractères bien définis, délicats sous leur rude apparence, dans un milieu aux couleurs fondues, à l'atmosphère diaphanement bleutée. Les dessins d'Henri Royer sont des merveilles de distinction qui font songer à ceux de Watteau.

        Il y a place à Nancy, ville frontière, pour un genre de peinture militaire qui s'appuie sur de fortes et réconfortantes réalités. Pour ne point sabrer ou mitrailler, les soldats de la "Division de fer" n'en sont pas moins représentatifs d'espoir et d'énergie humaine mise au service d'une noble idée. C'est pourquoi le peintre qui les voit, et qui les comprend, peut passer pour un des bons peintres de notre époque - bien que notre époque soit pacifique. M. Albert Larteau s'est acquis un renom de bon aloi en peignant des soldats. Il y a à cela deux raisons : la première est qu'un soldat est, d'ordinaire, un être jeune, sain et vigoureux, dont l'anatomie apparaît plus normalement sous l'uniforme que dans le monotone habillement de la vie moderne : un soldat est donc pour un peintre un excellent modèle, un type réussi de beauté mâle et populaire.
        La deuxième est que M. Albert Larteau appartient à un pays bien des fois éprouvé par les guerres. Pour lui, comme tous ses compatriotes, le travail obstiné de la vivante caserne, les manœuvres en rase campagne ne sont-ils pas les garants sérieux d'une paix hautaine et seule digne d'un Français ?
        Cet artiste ne s'est pas borné à nous donner d'admirables scènes de la vie des soldats, il a voulu reproduire celles, très pittoresques aussi, de l'industrie de notre région. Il y a réussi d'ailleurs parfaitement avec ses Puddleurs. C'est encore comme dessinateur - savant, habile et sincère - que M. Albert Larteau s'est fait connaître.

        La Société des Amis des Arts a réuni quelques œuvres d'un paysagiste messin justement réputé, Émile Michel, et des peintures du décorateur La Lyre qui procède à la fois des maîtres italiens et des préraphaélites anglais.
 

        A la gravure, arrêtons-nous un moment devant les œuvres de M. le docteur Paul-Émile Colin, qui a réussi, à force de talent, à remettre en faveur la gravure sur bois à laquelle nous devons déjà des œuvres anciennes si remarquables. Il n'est pas seulement le professionnel à qui aucun secret du métier n'est inconnu, mais encore à l'inventeur de ses sujets, dont la plupart sont inspirés des paysages et des habitants de la montagne vosgienne.

        Les gravures de M. E. Décisy sont à classer parmi les meilleures des temps modernes.

        On voit disposées dans le vestibule du rez-de-chaussée, les sculpteurs dont les principales sont relatives à des envois d'artistes récompensés aux salons parisiens. Voici une Galathée de J. P. Aubé; des bustes de E. Hannaux, dont celui de Mgr Dupont des Loges - cette figure entré dans l'histoire -, ainsi que deux groupes de marbre d'une parfaite tenue, aux lignes élégantes et simples. Puis ce sont des œuvres de M. Bussière, simples, puissantes et vraies; de M. A. Finot, où domine le sentiment décoratif, l'harmonie des groupements;  de MM. Muller et Sommer, toujours si sincères dans leurs productions.

        Nous voudrions pouvoir énumérer ici les œuvres d'artistes lorrains plus jeunes pour la plupart, tels que MM. Léon Barotte, Cartier-Bresson, Colle, P.-R Claudin , Jacques Gruber, Horel, Armand Lejeune, Henri Marchal, Majorelle, André Philippe, Léopold Poiré, J. Mathias Schiff, A. Recouvreur, H. Rovel, Raoul Tonnelier, etc. Mais leur nombre et celui de leurs productions nous forceraient à dépasser de beaucoup les limites qui nous ont été tracées. Qu'il nous soit permis de dire toutefois qu'ils suivent avec une ardeur soutenue les différentes voies indiquées par les maîtres dont nous avons essayé de délimiter et de définir les aspirations et les tendances.

Documentation : Rapport Général sur l'Exposition Internationale de l'Est de La France Nancy 1909
                                                                                    BERGER-LEVRAULT                                                                 
 

                           NB: les portraits de ces artistes (en rouge) vous pouvez les retrouver dans la page personnalités

                                                                                                                Retour de Haut de Page